vendredi 16 avril 2010

Bernard Giraudeau, la grâce comme un bijou que l'on porte trop rarement sur soi






J'écoutais ce matin Esprit critique, la formidable émission de Vincent Josse sur France Inter. Elle était consacrée ce vendredi 16 avril à la bibliothèque de Bernard Giraudeau.




Pour être tout à fait franc, je ne l'ai pas trouvé en grande forme notre Giraudeau de choc, ce matin. Je le sais atteint d'un second cancer, ce n'est un secret pour personne, mais ce matin, je l'ai trouvé épuisé, ça m'a rendu triste. J'aimerais lui dire, j'aimerais vous dire que cet homme-là est l'un des petits cadeaux qu'offre la vie pour beaucoup d'entre-nous. Il y a du monde dans cet homme, sa vie est tout en raffinements de l'âme, avec du théâtre, puis du cinéma, puis de la la vraie et grande littérature (jetez-vous sur son chef d'oeuvre, Le marin à l'ancre, paru chez la grande éditrice Anne-Marie Métailié). Abstract de l'éditeur : Roland y est paralysé et cloué dans son fauteuil roulant. Bernard, lui, est acteur, il a été marin et parcourt le monde. Pendant plusieurs années, il a écrit à son ami, le faisant ainsi participer à ses aventures sportives, théâtrales, cinématographiques et personnelles. Il a voyagé pour lui. Loin du tourisme et de l’auto complaisance, ces lettres forment un récit hors du commun, mêlant les souvenirs du marin de dix-sept ans qui découvrait, dans l’innocence, le monde des ports et les femmes (la petite infirme de Diego Suárez, la geisha de Kobe, la dame de Balboa...) aux réflexions et aux sentiments de l’homme qu’il est devenu. Et qui se cherche de la Transamazonienne à la Patagonie et à l’Afrique, sensible aux injustices, aux parfums, à la sensualité, aux femmes.
Chronique d’une amitié sans pathos, ces lettres révèlent un regard précis et original servi par le style à la fois brutal et lyrique d’un " homme qui court par peur de tomber ".

Et puis Bernard Giraudeau c'est pour moi aussi le souvenir d'un autre Bernard, Rapp, encore un grand bonhomme. Si vous ne deviez voir qu'un seul film de de Bernard Rapp, ce serait celui-là : Une affaire de goût (fiche : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=23997.html), sorti en 1999.

Au cinéma, le grand oeuvre de Bernard Giraudeau, pour son toucher de cachemire, c'est incontestablement Les caprices d'un fleuve (fiche http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=14356.html), dans lequel je me replonge de temps en temps. 



Ne mégotons pas sur la grâce. Ou bien ne fumons plus.








jeudi 15 avril 2010

Dans la série CHEAPEST BEST WINES OF THE WORLD, le Porto QUINTA DE VARGELLAS de TAYLOR


Il y a quelques semaines, j'ai initié rien que pour vos yeux une série diabolique : Les moins chers des plus grands vins du Monde. Vous-vous souvenez?
Après l'EAST INDIA XERES d'EMILIO LUSTAU, je continue ma série avec ce Porto absolument renversant. Justement, asseyez-vous, ça vaut mieux, je vais vous raconter.
C'est tout simple.
Imaginez que vous êtes en bas d'une échelle. 
Vous savez juste que le vin, ça se fabrique à partir du raisin. 


Montez d'un étage.
A ce moment, vous savez que la douceur et puissance d'un grand Porto, comme tous les vins dits "mutés", ça vient du "mutage". Dans la cuve, quand le raisin commence à fermenter (et donc à transformer son sucre en alcool), on ajoute à un moment précis, une quantité non moins précise d'eau-de-vie de vin (qui titre environ 77 % vol). Résultat? L'eau-de-vie stoppe l'action des levures qui, dès lors, ne peuvent plus transformer le sucre du raison en alcool . Dans la cuve, le jus est délicieusement fruité et sucré. C'est parfaitement normal puisque ce sucre n'a pas eu le temps de se transformer en alcool. Quand on goûte ce jus, alors, d'où provient la sensation d'alcool? De l'eau-de-vie ajoutée, bien sûr. Jusque là, vous suivez, tout va bien. 


Montez d'un étage. 
Ce sont les simples Portos Ruby, sans aucun intérêt pour l'esthète dans 99,9% des cas. Les mauvaises langues disant "portos rebus" pour les qualifier (il est bon de rire un peu).


Montez d'un étage.
Ce sont les Vintage Character, que l'on appelle maintenant Ruby réserve ou Finest réserve. Attention, les vintage character n'ont rien à voir avec les Vintage dont je parlerai plus loin. Attention au marketing, les Maisons de Porto savent y faire, comme les Maisons de Champagne.


Montez d'un étage.
Ce sont les Portos Tawny et le Colheitas (ce sont les Tawnys millésimés donc issus d'une seule année censée être bonne). Ils ont vieilli au minimum 5 ans dans des barriques de chêne. Au contact de l’air et du bois, ces vins se sont oxydés. Les plus vieux ont subi ce vieillissement pendant plus de 40 ans, certains sont de petits vieillards cacochymes et pas propres du tout, d'autres sont tout bonnement extraordinaires.


Montez d'un étage. De là, vous devez apercevoir Montmartre.
A cet étage on arrive surtout au niveau du Porto Late Bottled Vintage (L.B.V.), Porto issu d’un seul millésime, et d'un bon millésime, mis en bouteille après un vieillissement de 4 à 6 ans, donc tardivement (d'où le Late bottled). Sa capacité de garde n'est pas formidable en bouteille et je déconseille de le conserver en cave trop longtemps.


Montez encore d'un étage, vous n'êtes plus loin du but. Vous apercevez les alpes et même le Mont Blanc.
Là se trouve le Vintage Port, issu exclusivement d'un millésime censé être d'une qualité exceptionnelle. Les raisins proviennent de la plus qualitative des 6 catégories possibles. Le vin est élevé en fûts de chêne pendant 2 ans. Résultat? Des arômes d'une noblesse qui peut être inouïe. Si vous apercevez en magasin des bouteilles estampillées  Crusted Port, sachez que sont des assemblages de plusieurs années mais élevés en fûts comme des Vintage Ports. 


Montez encore jusqu'au niveau ultime, le Vintage single quinta. Un Vintage qui provient d'un seul domaine au terroir bien défini (un domaine se dit quinta - prononcez kinta - en portugais). C'est là que j'en arrive à ce Porto de rêve de la quinta de Vargellas, située dans un recoin complètement paumé de la vallée du Douro. C'est la Maison Taylor, Fladgate & Yeatman qui possède cette quinta   où tous les soins sont prodigués pour donner naissance au plus grand vin possible.


On ne boit pas un vin pareil, c'est lui qui vous voit, vous engloutit, vous submerge. Les mots ne viennent pas, c'est normal. Laissez les longues phrases en sauce aux journalistes et aux sommeliers, le vin c'est un sentiment, tout ne s'explique pas. 


Le prix de cette splendeur non plus, 55 euros seulement le 2001 sur un site comme wineandco, par exemple. Que ça reste entre nous.







mercredi 14 avril 2010

L'AUBRAC, rapsodie pour jaja et viande rouge



Parigot comme moi, ne cherchez pas, on n'en fait plus. Le moule est cassé.

Parigot ça veut dire aussi se relever en pleine nuit à 3 heures parce qu'on vient de rêver d'une côte de boeuf. Et quand on se réveille en pensant à ça, faut conclure. Lorsque vous serez dans le sapin, y aura plus rien à conclure, l'affaire sera déjà dans le sac.

Jadis, j'ai habité à quelques mètres du boulevard Montparnasse, pendant mes chères études. Je me rendais souvent au "Module", à deux pas de La Coupole et du Sélect. Ah le Module! impossible de s'y retrouver marron : 7 jours sur 7, jusqu'à 6 heures du mat', on pouvait s'attabler devant un honnête frichti, tout simple, mais pas en rêve. Le premier Libé du matin arrivait tout chaud. En solution de repli, dans mon quartier, il y avait aussi le Drugstore, au coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain. Ah, vous aussi, vous avez connu?

Le temps a emporté avec lui les rires des enfants que nous fûmes (la fumée, ça ne nous dérangeait pas du tout, on fumait tout ce qui prenait feu, mais ça c'est une autre histoire).
Le Module a fermé et a été racheté par la chaîne de restauration vomitive "Chez Clément". Le Drugstore s'est transformé en magasin Armani. Séquence "prends l'oseille et tire-toi!"

Dîner au coeur de la nuit à Paris, c'est encore possible, plutôt rive droite du reste. Dans le 18e, le 20e, le 17e, le 9e.
Dans le 8e, sur les Champs, une artère attire les viandards de tout poil, la rue Marboeuf.
Au 37, lever de rideau 7 jours sur 7, 24 h sur 24 à l'Aubrac. Mine de rien, ça dépote, à l'Aubrac. Grosso modo 500 couverts par jour. Oui Madame. Une bidoche en direct (le tôlier est éleveur dans l'Aveyron), une carte des vins de première bourre.
Sachez-le puisque c'est tout neuf, une autre mélodie se joue aussi en sous-sol, oui Madame, à la même adresse, c'est le chef Laurent Durot qui m'a affranchi aujourd'hui même. Vous voyez bien que je vous ai à la bonne, j'ai fait fissa pour vous affranchir vous aussi. Ce clandé (qui maintenant n'en est plus un) est une salle de jeu où l'on s'adonne au Multicolore. Mais non Madame, pas le jeu, le picrate! Dans les trois couleurs, rouge, blanc, rosé et sur table, à tous les coups on gagne. Rien que du jouissif, du beau carbure, du festif. Jamet, Janasse, Uroulat, Beaucastel, Jacquesson, et tout. Puisque je vous dis.

La maison de l'Aubrac, 37 rue Marboeuf 75008 Paris, Tél. 01 45 61 45 35.

mardi 13 avril 2010

Une coupe de Champagne avec Eric Rohmer






Perceval le gallois, une sacrée expérience de cinéma, le génie de Rohmer, un conquérant de l'inutile qui vient de nous quitter. Et son Perceval, Chevalier de la Table Ronde, à la quête du Graal, comme quelques-uns d'entre-nous.
Moi, je me contente de faire trempette dans une coupe de Champagne.
Mais pas n'importe lequel, qu'est ce que vous croyez? Bienvenue dans la Côte des Blancs, à Cramant, chez les Lancelot-Pienne (ça ne s'invente pas, et c'est même içnouï, dans la vraie vie, le vigneron Gilles Lancelot a épousé sa femme, née Céline Perceval), auteurs de ce Perceval 2005 (vendu autour de 37 euros pièce).
Champagne Lancelot-Pienne. Ca ne vous dit rien? Normal, ce n'est pas une marque mais un vrai Domaine vigneron format mouchoir de poche. Pas de quoi dégainer ses kleeenex, les vignes sont souriantes, en pleine forme, et pas à coup de chimie (contrairement à tant de leurs voisines champenoises, voir la-dessus une émission édifiante d'A Bon Entendeur consacrée aux coulisses du business du Champagne, c'est ici www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=311201&sid=7344441).
Un authentique artisanat comme on les aime. Quand on comprend une bonne fois pour toutes que le Champagne n'est pas une marque - que le marketing fait rentrer dans nos caboches à coup de marteau - mais surtout du vin. Oui, du vin, de la gaieté, quelque chose de pur et d'élancé en bouche, du glamour comme cette fille que vous avez croisée ce soir dans la rue en rentrant chez vous, ah, vous y êtes, cette seconde d'éternité, vous n'avez pas pu l'oublier, dites. Eh bien le Champagne, c'est pareil. Le vrai Champagne, on en tous besoin pour cette raison-là. Il faut vivre puisqu'on est là.

Copyright photo Thomas Bravo-Maza 2010.

dimanche 4 avril 2010

5 HOTELS PAS COMME LES AUTRES

L'Iglu Dorf à Zermatt, Suisse







































Le Havenkraan Hotel, en Hollande


















Le Vuurtoren Harligen, en Hollande





Le quai 48 Paris Vacation, peniche Simpatico, à Paris, France




































L'exploranter, Bresil









mercredi 31 mars 2010

LA MULTIPLICATION DES VINS

Un tour de magie hallucinant et québécois à déguster sur youtube ici
http://www.youtube.com/watch?v=lqFtjo2zp_4

Hymalaya du vin à des prix en plaine : le EAST INDIA jerez d'EMILIO LUSTAU



J'inaugure aujourd'hui une nouvelle rubrique qui ne devrait pas vous laisser indifférent. C'est tout bête mais personne n'y avait pensé avant : je vais vous livrer sur un plateau les moins chers des plus grands vins du monde.

Je vous pitche la démarche. Vous êtes nombreux à nous demander, à nous spécialistes de vins, de vous balancer notre top ten des plus grands vins du monde. Quand on n'est pas d'humeur chafouine (un mot qui plairait beaucoup à François Morel), on donne alors dans le "Leroy", "d'Auvenay", "Leflaive", "Yquem", "Margaux", "Petrus", "A. Salon", DRC, "Le Pin", ...j'arrête mon char, la liste est longue.

A quoi bon servir toujours la même soupe? Pourquoi diable gloser jusqu'au vertige sur des vins que vous ne pourrez jamais vous offrir? Quand on a les moyens de se payer ces vins-là sans réfléchir, disons qu'on a besoin de personne, on paie, et c'est tout.

Attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, qu'en outre ces vins seraient trop chers, que vous êtes fauchés, que ces boutanches ne vaudraient pas leur prix, etc...Je ne parle pas de ça. Je dis juste quelques-uns des plus grands vins du monde sont à portée de votre bourse, et ça vous ne le saviez pas.

Ces adresses-là se chuchotent entre initiés. Moi, ce qui me plaît, c'est d'allumer mon mégaphone. Je vais vous initier, vous allez boire ce que vous allez voir.

J'ouvre le feu aujourd'hui avec une grenade (je sais ce que vous allez me dire, que la sémantique guerrière pour le vin c'est un peu limite, mais disons que je ne suis pas d'humeur chafouine), je disais donc, j'ouvre le feu avec une grenade à 15,90 euros. Ben oui, 15, 90 euros. Pas 1590 euros. Grenade c'est le mot car ça se passe en Andalousie, cette histoire. Pas loin de Grenade. Dans des paysages incroyables de vignes qui mangent un cailloutis d'une blancheur folle. Faites votre petite enquête, vous verrez bien.

REW : Je reviens à ces 15,90 euros la bouteille. Pourquoi si peu cher pour un tel vin? Parce que c'est du Xérès. Et même si ça vient de chez Emilio Lustau; même si on ne peut plus ressortir son nez de son verre tellement ça vous envoûte, même si ça vous submerge le palais pendant de longues minutes, eh bien c'est quand même du Xérès (ou Jerez), et donc, c'est pas cher.

Puisque je vous ai à la bonne, un jour, je vous raconterai pourquoi c'est si grand un grand un grand Xérès. Mais pour le moment, l'important c'est d'agir et de ne pas perdre une seconde. Car c'est en ligne que vous pourrez faire main basse sur la voluptueuse. Sur Wineandco (je précise que je ne suis lié à aucun contrat publicitaire avec quiconque, que je ne fais pas de "ménages").

A vous de jouer maintenant.

Copyright photo Thomas Bravo-Maza 2010

samedi 27 mars 2010

J'AI FAIT UN REVE



La nuit dernière, j’ai fait un rêve. A la table d’un restaurant qui n’avait pourtant rien de « gastronomique », je choisissais le vin. Miracle ! La carte de Bacchus n’était pas incomplète ; elle ne comportait ni fautes d’orthographe, ni erreurs de millésimes ou de terroirs.

Aucun vin n’était mentionné par sa simple appellation. Le restaurateur parlait la langue de ceux qui aiment le vrai boire : un vin est une œuvre signée. En toute logique, à chaque cru correspondait le nom de son auteur.

Mieux encore, l’invite nous était faite de choisir non plus selon des régions – vieux réflexe des siècles passés - mais en fonction des plaisirs recherchés. Souplesse, fruité, opulence, subtilité…Ne demandant que cela, nos cinq sens allaient être mis à l’épreuve. Et pas uniquement ma culture bien fragile…
Le préposé aux boissons, qui avait eu la bonne idée de laisser au vestiaire la ringarde tenue du sommelier, nous fit alors sa première visite. Dans un style professionnel mais décontracté, sûr de lui mais sans jamais vouloir nous imposer ses choix, il nous servit…de guide.

Pour accompagner nos agapes, nous nous laissâmes emmener par cet homme sur des chemins inattendus.

L’antre d’où nos flacons arrivèrent porte un nom tombé en désuétude dans le monde de la restauration : la Cave. Ah ! qu’il est bon de descendre à la Cave, en ces lieux où, bien rangés, les breuvages attendent patiemment leur heure, couchés mais vivants.

Comble de l’extase, nous pûmes enfin nous régaler d’un vin blanc qui ne nous avait pas été servi frappé, glacé, stérilisé. Soigneusement rafraîchi, le vin nous rendit au centuple l’effort consenti.

Dans mon rêve, je me souviens que ce soir-là, le rouge versé à table glissa dans nos bouches avec toute la sensualité espérée. Ses exhalaisons nous auraient presque fait oublier sa chaleur naturelle en alcool. Une expérience qui ne peut être vécue si le vin est servi bouillant comme mon sang.

Le repas s’est achevé sur le seuil de ce restaurant. Entre clients respectés.

Au matin, je me suis réveillé avec le souvenir de ce rêve. La vie avait soudain le goût du bonheur. Et les couleurs de l’amitié partagée. 

jeudi 18 mars 2010

L'australie comme si vous n'y étiez pas : le grenache de Clarendon Hills



Un drôle de titre pour un petit post sur un vin tout en subtilité.

Le Grenache 2006 cuvée Romas de Clarendon Hills estate.

Si peu australien, surtout si l'on décrit les vins australiens par leurs excès. Dans cette grande bouteille décidément pleine de surprises surgissant au fil des minutes, très peu de sucre; bien au contraire, une droiture élégante, à la James Stewart, un rien guindée mais très attachante.

Finalement, un vin qu'on n'oublie pas de sitôt.

En dégoter une bouteille, ça en revanche, en France, c'est nettement plus coton. Nos cavistes préférés ne m'ont que très rarement épaté par leur capacité à relever leurs lunettes demi-lune en direction de nos voisins immédiats...Alors, l'Australie, pensez donc...

Furetez, grattez, promenez votre museau un peu partout. Peut-être aurez vous la chance un jour de vivre ce beau moment.

Si c'est la cuvée Astralis (une pure syrah) qui s'offre à vous aussi, n'hésitez pas une seule seconde. Même pas un dixième de seconde. La bouteille vous effraie par son prix ? Volez-la.




Roman Bratasiuk










Vignoble de la cuvée Romas, visez-moi ces vénérables ceps taillés en gobelets, le plus mode de conduite de la vigne qui soit.












mardi 16 mars 2010

Voter? Oui, mais si vous repreniez vraiment le pouvoir?



Hier midi. Lendemain d'élection. un rayon de soleil dans Paris ou j'habite, au fond d'une impasse.
Une lourde table de jardin en fer forgé y a été abandonnée. A midi 16, je suis en train de travailler sur une prochaine émission de A bon entendeur (www.abe.ch) sur la cuisson des aliments et notre santé. Le téléphone sonne. On me propose de venir au soleil occuper les lieux dans l'impasse, et faire un sitting, manifester ma joie et partir à la plage (il a fait soleil entre midi 16 et midi 39) sur le pavé. Vous me connaissez, tel un personnage des frères Coen, j'ai dit "Ok alors".
J'apporte avec moi ce fulminant Clos Baquey 2005, un rouge pimpant, séducteur en diable, mais jamais putassier. Une étoffe de velours pourpre, ce vin.

Le pouvoir n'appartient pas qu'aux riches et aux hobereaux bien mis. Il ne conjugue pas qu'à Bordeaux, qu'en Bourgogne, ou en Champagne.

Prenez le pouvoir, nom de Dieu et intéressez-vous à des vins comme ceux d'Elian Da Ros!

REW : ça se passe en Marmandais, dans sud-ouest, le pays de la tomate et du coup de rouge syndical qu'il nous faut. Pas partout en Marmandais, bien sûr. Je veux bien sûr parler de tous les vins d'Elian Da Ros, et particulièrement de celui ci à qui j'ai donné en bonne compagnie le coup de grâce hier. Il y des moments où il faut cesser de subir le sourire narquois du vin qui vous toise de l'intérieur de la bouteille. Aux armes! Puisque le tire-bouchon n'est jamais loin.
Le patron, c'est moi, c'est vous. Et c'est aussi à Cocumont que ça se passe. Chez un vigneron fidèle à des prix qui nous parlent, car le peuple, c'est vous, c'est moi.



Elian Da Ros, Laclotte, 47250 Cocumont, 05-53-20-75-22



jeudi 11 mars 2010

Une aventure en Californie avec un Saké































On ne quitte pas l'Amérique comme ça. On a beau dire ce qu'on veut, l'Amerique même pour un petit reportage d'une semaine en Californie, c'est quelque chose, la veille de reprendre l'avion, le coeur se serre, vous repensez à toutes ces émotions, à toute la route parcourue au volant de votre Pontiac en écoutant la radio à fond le coude au carreau, à ces gens du vin qui vous ont pris sous leur aile, avec qui vous avez passé des moments de fraternité - le vin c'est ça aussi - dingues. Ah, la Californie du Nord, faut voir ça avant d'entrer dans le sapin.

Ce soir-là, pas loin de mon hôtel, à Sausalito, c'était un restau japonais - son nom : Ran - que j'avais mis au programme de mes visites. Deux trois bribes d'infos sur l'endroit en tête, c'est tout. Pas réservé, pas moyen, au téléphone, la demoiselle au bout du fil m'avait gentiment éconduit. Vaille que vaille, je traverse la petite ville et je décide de tenter le coup. "Il faudra attendre 10 minutes, Monsieur" me répond le sylphide postée à l'accueil. Dans un restaurant dont vous allez tomber amoureux, vous le savez, tout est joué dans les premières secondes, là, bing, je sens qu'on va s'occuper de moi, qu'on a bien compris que j'ai faim, que j'ai besoin d'être "restauré", pas vrai? En cinq minutes, ma table sera mise, vous m'imaginez alors jûché sur mon tabouret de bar, serviette autour du cou, miaulant de plaisir à chaque passage de notre sylphide décidément inoubliable.
Le reste se passe presque de tout commentaire. Une salade, un peu de poisson cru, un assortiment de desserts.

Et du Saké, que l'on devine, dans son bol.

Entendons-nous bien : le saké est un vin - ou une bière - de riz. Et non, comme le croient 89,9% des français, cet alcool vomitif chinois servi par des chinois dans les faux restaurants japonais de la capitale ou d'ailleurs. Le vrai Saké, ça n'a rien à voir avec cette merde qui fait, du reste, autant honte à la Chine.

Le vrai grand Saké, c'est aussi noble qu'un Chambolle-Musigny de la Combe d'Orveau, qu'un volcanique Savennières ou qu'un Riesling Brand. Pas moins.

Mais c'est du riz, le Saké! Oui, mais pas n'importe quel riz, mesdames messieurs.

Et puis, on ne passe comme ça du riz au Saké, en distillant le tout sans y penser. On est au Japon, mesdames messieurs.

WASA - MIZU - KOME

Ce sont les trois critères qui distinguent le Saké du vin.

Wasa, le savoir-faire. Primordial, le rôle du toji, ou chef de production, impacte, par la tradition et un certain goût du secret, le style du Saké.

Mizu, l'eau. Sa pureté est déterminante.

Kome, le riz, enfin. de variété Miyamanishiki, Gohyakumangoku ou, considéré par beaucoup comme le plus fin, le Yamadanishiki, un riz qui donne les grands sakés Ginjoshu ou Daiginjo.

Kome, encore : le polissage du riz est une opération capitale. Un bon saké doit voir son riz poli à plus de 30% car c'est le polissage qui permet d'éliminer les impuretés.


Ce génial Saké avec lequel j'ai pensé à vous - je pense à vous bien plus souvent que vous ne le croyez - c'était un Daiginjo Junmai, poli à 48%, provenant de la plus vieille maison du Japon, Sudo Honke cuvée Sato No Homare, mis en bouteille le 24 aout 2009. Moi, la précision, j'aime ça.

Je n'étais même pas dans un jardin, j'étais rendu dans ce tableau de Van Gogh comme dans le film de Kurosawa, "Rêves".

Une douceur infinie. Une expérience qui vous rend attentif aux choses.

C'est ça le grand Saké, ça vous force à faire l'effort d'être attentif. Et ça vous le rend au centuple. Je suis jamais contre un peu de générosité.


Le lendemain, le neige avait fondu, douze heures d'avion m'attendaient avant de retrouver le bercail.

jeudi 25 février 2010

Epatants et originaux : les vins de Fumin de la vallée d'Aoste

 


 Des vins en vallée d'Aoste? Ben, oui, ça existe. C'est où, dis papa, la vallée d'Aoste?
Régale-toi de cette carte, mon fils, c'est fait pour ça.
A vous aussi ça peut pas faire de mal, et à moi non plus.



 


Donc, maintenant, vous savez ce qu'est la vallée d'Aoste, ou plutôt non, car vous ne connaissez pas encore le Fumin.

C'est quoi le Fumin, dis, papa?

Bon, maintenant, va faire dodo mon fils, laisse-nous entre grandes personnes, c'est du vin, tu es encore trop jeune pour ton premier cours d'ampélographie.

Eh papa, c'est quoi l'ON PO GRA FI?

Maintenant ça suffit, mon fils, c'est l'heure d'aller dormir, monte dans ta chambre, laisse-nous entre férus d'ampélographie.

Bonne nuit papa.

Fais de beaux rêves mon chéri.

Bon, ça vous fait plaisir que mon fils vous prenne maintenant pour un féru d'ampélographie?

OH, là, tout doux! Je vous en prie, ne frétillez pas comme ça, c'est juste la science qui étudie les cépages (les variétés de vignes comme la syrah, le cabernet-sauvignon ou le chardonnay).

Et le Fumin.

Et ça se fume, papa, le Fumin?

Oh, mais que fais-tu encore là, file dans ta chambre, garnement, avant que papa ne se fâche tout rouge, tu es encore trop jeune pour fumer tes premiers Fumins ! (mon fils a 5 ans)

Bien sûr que non ça ne se fume pas le Fumin et cela, vous le saviez déjà.

Que ce que vous ne saviez peut-être pas, Suisses du Valais et Italiens d'Aoste revendiquent chacun la paternité du Fumin. Mais la science a parlé, le Fumin, c'est d'Aoste qui provient. N'en déplaise à mes amis valaisans (la petite arvine aurait la même origine mais là, ne dites pas que c'est moi qui vous l'ai dit, je tiens à skier tranquille encore quelques années sans avoir à mes trousses des tueurs fous comme Roger Moore dans un James Bond dont je ne me souviens plus du nom).

Vous si. Mais soyez gentils, gardez la réponse pour vous. Car le fumin, c'est de cela dont je souhaite vous entretenir ce soir.

Vous avez deux minutes encore? non? Eh bien prenez-les.
Que dites-vous? Vous préférez aller regarder "l'homme du Picardie" à la téle? Eh bien balancez votre poste par la fenêtre, moi c'est que j'ai fait il y a 7 ans. La Tévé, je ne la regarde que de temps en temps sur le Net)

Aoste, la plus petite des régions viticoles d'Italie (25 caves particulières, 6 avec coopératives), est riche de drôles de cépages locaux aux noms rigolos comme le...Fumint, c'est très bien,  vous suivez! et aussi le picotendro (variété de nebbiolo local), le mayolet, le petit rouge, le priè blanc (ex blanc de Morgex que l'on trouve en montagne jusqu'à 1300 mètres d'altitude) ou le vien de Nus.

Le Fumin produit un vin rouge assez original pour que je vous en parle, celui qui m'a le plus plu ce matin-là (ou était organisée une dégustation de vins d'Aoste) provient d'une vigneronne, Fernanda Saraillon, du domaine Atouéyo.

Prix : 14€.Millésime 2007.

Autre petit merveille, en blanc, La Source, en vente à 6,50€ dans le millésime 2008, d'un mordant comme on les aime, bien long en bouche, provenant de petite arvine qui vous laisse une bouche très propre

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mercredi 3 février 2010

Jamais paru : 3 petits essais rigolos

François Simon, mon grand maître, une fois de plus m'a inspiré en ressortant du placard et en mettant en ligne des papiers jamais parus dans Le Figaro. Parce que "c'est trop bête de les laisser (roupiller) dans l'ordinateur", les voici.

Ça date de l'époque où j'officiai à ELLE. J'avais proposé à ma rédactrice en chef de faire une expérience à l'envers assez sympa : je déboulais chez des chefs costauds avec deux bouteilles sous le bras (c'est le cas de le dire, étant donné que c'est chez Michel Bras que j'ai fait ma seconde descente), sans crier gare. Et je leur dit tout de go : "Goûtez-moi ça, et si ça vous inspire, tant mieux!".

Elle (ma rédac' chef, pas le magazine) a dit "ok" et je me suis mis en route comme d'habitude. De retour, j'avais des trucs de fou qu'Olivier Roellinger, Guy Martin et Michel Bras m'avaient bricolé. Chute de l'histoire (anticipée) : ma rédac chef' n'a fait bisquer pendant des mois pour au final ne pas me faire passer le papier, sans rembourser mes frais. Passons.

REW : A Olivier Roellinger, j'avais apporté un rouge du Minervois assez génial, un O.V.N.I. comme j'aime à le dire (objet vineux non identifié) signé par le formidable domaine Khalkhal-Pamiès. Il a tout de suite tilté, Olivier, même pas besoin de dégainer la seconde boutanche que j'avais dans ma malette de tueur en aluminium. Voilà ce qu'il m'a pondu (oui, c'est du rouget et une sorte de boulghour de Sarrasin à côté dans la cuiller). Un truc de malade engendré par un type en pleine possession de ses moyens! C'est bête vous n'étiez pas là.




 

Avec Guy Martin, excité comme une puce par ce jeu, c'est un Corbières du Château Pech-Latt qui l'a rendu dingue. Une demi-heure plus tard, l'assiette était devant mes yeux, notre home rigolait à côté de moi en me demandant pourquoi diable personne n'avait pensé avant à le faire bosser dans la spontanéité comme ça. Un peu rougissant, j'ai englouti cette merveille de l'esprit et des sens dans le grand silence de la salle du Grand Véfour. Oh, quel dommage, vous auriez dû venir.

 

 C'est en tandem avec Michel Bras que le grand vertige s'est produit. Et pourtant, les dieux savent combien nous avions picolé comme des ruskovs la veille (on avait dîné à 8 copains, il y avait là Christine Vernay et son mari Paul, Claire Brosse et Marie, ma compagne et moi ainsi qu'un couple dont j'ai oublié le nom)...la ferveur fut telle qu'une douzaine de quilles y passèrent...des grands moments je vous dis, en terminant sur un Echezeaux d'Henri Jayer 1990 si je me souviens bien, Une Romanée Saint-Vivant de la Romanée-Conti 1988. C'est vraiment trop idiot, pourquoi vous n'êtes pas venu nous rejoindre ce soir-là? 

Bon allez, je ne vous en veux pas, après tout vous avez choisi de ne pas être critique en vins & gastronomie, c'est bien votre droit. Je vous comprends.

Ou plutôt je ne vous comprends pas. Bon, je l'avoue, c'est vrai, le lendemain matin, à 8 heures, j'étais encore dans un sacré état, j'avais un peu la tronche de Sean Penn dans She's so Lovely...Mais jze vous l'avouerais aussi, àprès cet incroyable oignon et ce Condrieu dément du domaine Georges Vernay, on devient comme inoxydable, plus rien ne peut venir vous déranger. Ni jamais.



 




vendredi 29 janvier 2010

Chute, fracas et silence. Lisez DITS DU GISANT






















Des histoires sur des hommes qui montent, qui penchent et qui marchent, on en lit souvent. Les récits d'hommes qui tombent sont bien plus rares. Et pourtant, tout est là, dans la chute. Dans l'aiguille des Pèlerins, au-dessus de Chamonix, où Jacques Perrin se trouve ce 9 février là, dans une voie d'escalade au nom prédestiné, One Step beyond ("un pas au-delà")...

Jacques Perrin a les mots pour le dire : "quand on tombe, on ne cesse jamais de tomber"...

Pulverisé, il le sera des mois durant, le corps en lambeaux, de chambres d'hôpital en salles d'opérations. Avec quels mots raconter la pesanteur, la douleur et la grâce retrouvée? Ceux de Jacques Perrin sont des incises sur incises gagnées, à l'arraché, sur le noir sans lumière. Et c'est cela qui nous bouleverse tant, au fond, dans Dits du gisant. Cette façon de raconter la volonté sans certitude, sans la grandiloquence attendue, un peu comme l'aurait fait un Erri De Luca, à qui je n'ai pas cessé de penser durant le livre de Jacques Perrin.

La montagne n'a pas voulu de lui. Mais elle mettra un temps infini à le décider.

Puis le visage se refait, les mots reviennent. Le rétablissement  est là. Le visage sort de l'ombre.

Mais le mot sans ombre est pareil au vin sans ombre. Immense buveur de vin, Jacques Perrin sait depuis longtemps ressentir tout le jeu entre la réalité qui s'empare de nous et ce que nous en percevons. Il sait mettre à distance ce corps qui durant ces mois habite la douleur et l'ombre. Qu'on ne s'y trompe pas, Dits du gisant n'est pas un récit sur la mort, ni sur la vie, du reste, mais sur la fragilité. L'un des mots sublimes de la langue française.

Je m'amuse à penser à la première forme de verticalité du livre, celle de la montagne, du dessus, qui se transformera durant le récit en une autre verticalité, celle du dessous, du goût de la terre, et apportera sa part d'apaisement par le message du vin dans ce corps meurtri.

Comme le dit si bien Jacques, on ne boit pas, on "boit à ". A l'apaisement, donc.

Merci pour ce grand livre, cher Jacques Perrin. Tu liras plus bas en forme de dédicace, un morceau de Fureur et mystère...

J'habite une douleur (poème pulvérisé)

Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L'oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres. Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l'impossible.
Pourtant.
Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l'abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires...
Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?
Il n'y a pas de siège pur.

René Char 

Pour vous procurer DITS DU GISANT, c'est ici : http://www.amazon.fr/Dits-du-gisant-Jacques-Perrin/dp/2881088902/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1264753153&sr=8-1

Le blog de Jacques Perrin : http://blog.cavesa.ch/


 



jeudi 28 janvier 2010

L'ANANAS : je vous en remets une tranche?






Mon camarade François Simon vient de publier sur son blog une petite vidée sur les vertus de l'ananas. Aussi sec, j'en remets une tranche...une enquête que j'avais faite cette année dans GaultMillau...Accrochez vos ceintures...

L’ANANAS


Aucun fruit n’a connu un succès comparable depuis dix ans. Le prix de cette insolente réussite économique ? Il se paie cash : pesticides à gogo, conditions de travail médiocres, goût souvent décevant… Croquer à pleines dents dans un ananas mûr, acidulé et juteux a le goût de l’exceptionnel, à tous les sens du terme. Révélations.





« Parfum des parfums »

C’est la signification du nom que les amérindiens Tupi-Guarani donnaient au nana-nana. Rien n’est plus juste car la saveur d’un ananas bien mûr, juteux et acidulé a ce don de nous envoûter immédiatement. Tout un symbole d’exotisme, en somme. On ne s’étonnera pas, dès lors, que la consommation d’ananas comosus (le nom scientifique du fruit) se fasse traditionnellement pendant les frimas de hiver. Depuis une dizaine d’années, la donne a pourtant bien changé. Ce fruit, qui avait conquis les premiers explorateurs de la Caraïbe et des Amériques au XVIe siècle, a fait, à la fin des années quatre-vingt-dix, la conquête des étals de la grande distribution. Denis Loeillet, chercheur au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et animateur de la revue professionnelle FruitTrop, donne les chiffres de la démesure : « De 1996 à 2007, les quantités importées en Europe ont bondi de 280.000 à 830.000 tonnes ». Soit +300%, qui dit Mieux ? Personne, hormis le marché américain sur la même période : +500% ! Une chose est sûre : les nouveaux consommateurs d’ananas ne se sont pas réveillés un beau jour en s’écriant : « je veux de l’ananas ! ». L’offre a mis les bouchées doubles pour s’attirer les faveurs des consommateurs et ainsi écouler les quelque 17 millions de tonnes produites au niveau mondial chaque année. Pour s’imposer sur ce marché très fortement concentré et dominé par les géants américains Dole et Del Monte, extrêmement actifs dans le business des fruits d’origine tropicale, les groupes fruitiers se sont livrés une guerre sans merci à coup de baisses de coûts d’exploitation et d’expérimentations de nouvelles variétés. En 1999, Bingo ! : la multinationale Del Monte vient d’achever la mise au point, en secret, de sa nouvelle arme de guerre. Une variété d’Ananas qui va changer la face du monde.

Nom de code MD2

L'ananas, l'agronome Claude Teisson en connaît une tranche. Il l'a étudié toute sa vie. « Jusqu'en 1999, précise le spécialiste, il n'existait que la variété Cayenne lisse – en anglais Sweet Cayenne ou Smooth Cayenne -, ainsi nommée car ce plant originaire de Guyane n'a pas d'épines sur le bord des feuilles. ». Mais en 1999, Del Monte lance la variété MD2, connue, sur les étiquettes des fruits, par les terminologies commerciales « sweet » ou « extrasweet ». La guerre du doux aura bien lieu : le marché de l'ananas frais va basculer quasi instantanément de l'Afrique en Amérique centrale. Et c’est, un tout petit pays d’Amerique Centrale, le Costa Rica, devenu par la suite leader sur le marché, qui a été choisi par Del Monte, pour produire ce MD2 qui deviendra très rapidement la variété la plus consommée dans le monde. Qu’importe si cette variété est très gourmande en fongicides chimiques car nettement plus fragile au champignon phytophtora ? Soyons clairs : cette variété n’est pas un OGM (organisme génétiquement modifié) mais un simple hybride naturel réalisé il y a une cinquantaine d’années. Rassurons-nous ? Pas vraiment. Sous des atours assez sexy – un bon gros fruit bien doré, à la plastique quasi parfaite – le MD2 se montre sucré, certes, mais court en bouche et très peu acide. Ses parfums ? Ils disparaissent comme neige au soleil. Bref, « c’est le McDonald de l’ananas » comme le qualifie Denis Loeillet. Alors pourquoi commercialiser cet ananas sans vice ni vertu ? Comment expliquer son énorme succès depuis sa mise sur le marché mondial ? Pour comprendre, inutile de chercher bien loin : penchons-nous sur la règle du jeu qui concerne les fruits et les légumes en grande distribution. On y exige avant tout des produits qui gardent en rayon une apparence immaculée aussi longtemps que possible : « actuellement, précise Claude Teisson, les distributeurs exigent une durée de fraîcheur de 30 jours après récolte contre 12 jours il y a 15 ans ». Seule solution : expédier des ananas immatures par bateau. Seul hic : l’ananas de la variété traditionnelle « Cayenne lisse » est excellent en soi mais reste désagréablement acide en bouche s’il n’est pas mûr. D’où le succès du MD2 : d’acidité moindre, lorsqu’il est immature, il paraît nettement moins acide en bouche que le « Cayenne lisse ». C’est tout bête mais il fallait y penser !
Objectif : booster le mûrissement
Autre avantage de la variété MD2 : elle nécessite moins d’emploi d’accélérateur de mûrissement ou autre produit de déverdissage. Pour les producteurs, le cœur du problème est là : les consommateurs considèrent à tort qu’un ananas vert n’est forcément pas mûr. Comment faire en sorte que les ananas ne paraissent pas trop verts aux yeux des consommateurs ? Les producteurs recourent à l’emploi d’Ethrel (produit par le groupe chimique Bayer). Le principe actif est celui d’une molécule, l’ethephon, un dérivé synthétique de l’éthylène qui sert d’accélérateur de mûrissement. Rappelons en outre que l’etephon est massivement utilisé pour faire mûrir plus vite les tomates et les pommes…
Dans les faits, la coloration des ananas est artificiellement accélérée par une application d'ethephon quelques jours avant la récolte (à raison de 1,4 kg de produit par hectare) car tous les ananas doivent partir par bateau au même moment et au cours du fruit le plus favorable. « Dans la chaîne de production, ajoute claude Teisson, le maillon du transport est celui qui contrôle à peu près toute la production : il faut prévoir longtemps à l'avance les récoltes et les tonnages qu'on va réserver sur un bateau. Ce qui exige une grande maîtrise technique. C'est pourquoi la floraison de l'ananas – ou induction florale - est également provoquée artificiellement pour que le champ soit récolté toujours à la même époque ». L’emploi de l’etephon n’a donc rien d’innocent. En réalité, c’est la botte secrète des producteurs d’ananas. C’est aussi un produit chimique de plus. Dans l’Union Européenne, la limite maximale de résidus d’etephon dans le fruit (LMR) a été fixée à 2mg/kg. Une dose considérée comme trop importante et induisant « un risque sanitaire identifié » par plusieurs organismes dont l’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et le PIP (Programme initiative pesticides du COLEACP qui rassemble les pays producteurs d’Afrique, des Caraïbes et de Polynésie). Dès 2001, il a été question de ramener ce chiffre à 0,5 mg/Kg. Huit ans plus tard, nous attendons toujours qu’une directive européenne officialise ce choix sage…
Classé « extrêmement dangereux »
Impératifs de santé publique d’un côté, poids des lobbies producteurs de l’autre, une fois de plus, l’Union Européenne est tiraillée entre des positions ultra contradictoires. On a, certes, fini par interdire en 2007 le Paraquat (plus connue sous le nom de Gramoxone, cette substance détruit toute forme de vie végétale en 48 heures ; c’est le 2ème herbicide chimique le plus vendu derrière le Roundup de Monsanto) produit par le groupe Syngenta et utilisé dans les plantations de bananes et d’ananas.
En revanche, le cas d’un nématicide chimique utilisé pour désinfecter les sols des plantations d’ananas est bien plus édifiant encore. Les producteurs d’ananas et les industriels de la chimie n’apprécient guère que l’on lève le voile sur son utilisation. On les comprend : commercialisé par le Groupe Aventis CropScience sous le nom de MOCAP 10-G-RP, l’Ethoprophos – c’est le nom de cette molécule – est officiellement estampillé « Extremely hazardous ». En clair, c’est l’un des 28 pesticides les plus dangereux du monde, rien de moins. Son interdiction dans l’Union Européenne aurait du intervenir il y a bien longtemps. Qu’attend la Commission Européenne pour légiférer sur l’Ethoprophos ? Combien de scandales devront être encore révélés avant que l’on cesse d’utiliser de tels produits chimiques ?
Le goût retrouvé
De telles pratiques sont néfastes pour les consommateurs et pour les ouvriers agricoles qui épandent ces produits. En 2007, l’émission de la télévision suisse A bon entendeur révélait qu’au Costa Rica, la situation est très préoccupante. Dans ce pays, plusieurs organisations non gouvernementales avaient déjà dénoncé les conditions de production de la banane. La situation semble encore pire aujourd'hui pour ceux qui travaillent dans les plantations d’ananas : absence de protection contre les produits chimiques, salaires misérables (200$ par mois), la liste des droits élémentaires bafoués est longue. La main d’œuvre nicaraguayenne paie le prix fort de la success story de l’ananas.

Que réserve l’avenir ? Selon nos informations, le géant Del Monte aurait mis au point le successeur du MD2, l’ananas « Honey Gold ». Mais pour l’heure, les responsables du département « produits frais » en de Del Monte France n’ont pas souhaité répondre à nos questions. A l’autre bout du monde, en Australie, des équipes d’agronomes issus d’instituts de recherche ont, semble-t-il, déjà mis au point le premier ananas OGM…

Fort heureusement, de telles pratiques n’ont pas cours partout dans le monde. L’ananas peut encore être synonyme de goût retrouvé, dans des conditions environnementales et sociales enfin dignes, en commerce équitable, par exemple, comme celui proposé sous la marque Max Havelaar dont l’offre se retrouve de plus en plus en grande distribution. Ce n’est pas tout : l’ananas bio est de plus en plus une réalité comme le confirme Henri de Pazzis, président de Pronatura, leader européen en distributio, de produits bio : « On peut trouver nos ananas chez Biocoop, Naturalia ou même chez Monoprix ». A la clef, des ananas exempts d’etephon (on utilise alors de l’ethylène naturel piégé par du charbon selon une méthode mise au point par le CIRAD), d’engrais et de pesticides de synthèse. Pour l’heure, la commercialisation de ces ananas variétés « Cayenne lisse » et « Bouteille » au Togo ne porte que sur un millier de tonnes par an et n’est pas encore parvenue à l’équilibre financier depuis son démarrage en 2005. Mais ses débuts sont prometteurs.

Ananas Label Rouge

A la Réunion, les producteurs ont intelligemment joué une autre carte hautement qualitative : celle de l’ananas Label Rouge (premier Label Rouge en date décerné à un fruit tropical) avec la plus prestigieuse variété d’ananas qui soit : le Queen Victoria (voir encadré). Démarrée en 2005 avec l’appui de la Chambre d’Agriculture, contrôlée par un organisme certificateur (OCTROI), la production ne se commercialise que par avion et à parfaite maturité selon un cahier des charges assez restrictif, notamment en matière d’utilisation de pesticides. « Ici, tout le monde semble avoir compris que la qualité est la seule bouée de sauvetage » confirme, sur place, Kent Techer, responsable d’OCTROI. Au final, le produit est exceptionnel, d’une complexité d’arômes assez inouïe. Il vaut bien quelques efforts pour le dénicher et son prix élevé, autour de 10€ le kg contre 1 à 2,5€/kg pour un ananas bateau classique.

Thomas Bravo-Maza



LES ENCADRES





En encadré : « La Rolls de l’ananas, le Queen Victoria avion »

De petite taille – 600 grammes contre 2 kg en moyenne pour un Cayenne lisse ou un sweet (MD2) – cette variété est aisément reconnaissable dans les étals par sa belle couleur jaune d’or et par les intenses parfums qui se dégagent du fruit. Sa provenance ? Réunion (en conventionnel et en Label Rouge), Madagascar, Maurice, Afrique du Sud. Acheté par le grossiste en moyenne à 3€/kg (0,80€ pour le producteur ; 1,9€ de fret ; 0,30€ d’emballage), on le retrouve entre 7 et 10€ le kg. Aucun doute, c’est le meilleur ananas du monde. Dégustez-le tout simplement, fermez les yeux et régalez-vous d’une expérience sensorielle forte comme un baiser d’amour. Seul bémol : le fruit se révèle fragile. La solution : consommez-le sans attendre car il arrive mûr à point. Au contraire, un séjour au frigo lui donnerait le coup de grâce.





En encadré : « Que boire avec ? »

Au dessert, en accompagnement d’un ananas rôti embrôché d’une gousse de vanille Bourbon ou de Tahiti, un petit godet de Jurançon (domaine Vignau-La Juscle, domaine de Souch) ne se refuse pas. Un Sauternes aux parfums bien rôtis fait aussi l’affaire (château Guiraud, château Raymond-Lafon, ou, soyons fous, du château de Fargues). A moins de se lancer à la chasse au Rhum, vieux (JM ; J. Bailly) ou « arrangé » par vos soins.




En encadré : « L’ananas fait maigrir. Info ou intox ? »

Consommé frais, l’ananas possède la faculté de favoriser la digestion parce qu’il contient, comme le kiwi, de la Broméline, un enzyme « protéolythique » qui digère jusqu’à 1000 fois son poids en protéines. Résultat : la Broméline attendrit la viande, empêche la gélatine de prendre, fait « tourner » le lait, et amollit les fruits les salades de fruits (d’où l’importance d’ajouter l’ananas au dernier moment). En revanche, cet enzyme ne digère par les graisses. Suivre une cure d'ananas peut faire perdre du poids, mais surtout de l'eau et du muscle…



En encadré : « Une plante singulière »

L’ananas est une plante qui ne se sème pas et se forme sans aucune fécondation ! La reproduction se fait par les bulbilles de la souche du fruit. Une hampe apparaît au centre d’une rosette de feuilles. Elle contient de petites fleurs roses ou bleues qui se transformeront en de tout petits fruits qui, en se soudant les uns aux autres, donnent naissance au gros fruit que l’on connaît. Au moment de la récolte, de 18 à 22 mois se sont écoulés depuis la plantation de la souche. L'ananas est une plante tropicale qui meurt si elle est exposée à une température inférieure à 10°C. Elle requiert un sol bien drainé, riche et acide.

En encadré : « Bon à savoir »
La couleur et la qualité n’ont rien à voir. Un ananas vert (Champaka ou Cayenne lisse ou blanc (ananas Bouteille) peut être excellent.

Vérifiez que le plumet (la couronne) ne doit pas être fané.

Un ananas mûrit de bas en haut. Il est donc plus mûr à sa base.

Ne le conservez pas au réfrigérateur car il meurt au dessous de 8°c.


Copyright photo Thomas Bravo-Maza 2009

dimanche 24 janvier 2010

Un vin californien dément !





Le Châteauneuf-du-Pape, vous aimez?
Moi aussi.
Depuis une petite dizaine d'années, ce vin archi-connu de la vallée du Rhône a fait des progrès dingues. Résultat : des rouges qui donnent dans le luxuriant, le sensuel, le capiteux voire l'oriental mais avec la finesse et la suavité en plus.

Je serai en Californie dans trois semaines alors, comprenez-vous, je m'échauffe un peu. En survet' et tout. Quel rapport avec le Châteauneuf? Minute, papillon, j'arrive.

Dans mon verre, hier soir, un rouge de Californie ren-ver-sant. A l'aveugle, j'aurais juré...un Châteauneuf-du-Pape, justement. Pigé? De la meilleure bourre, de surcroît. D'une finesse qui rappelle à mon bon souvenir les vins de Châteauneuf de la Janasse, de Beaucastel, de Tardieu-Laurent...Rien que du gros calibre en comparaison.

En bouche, un jus qui ne veut pas mourir et reste encore incroyablement présent pendant toute la scène de la sonnerie du téléphone d'Il était une fois en Amérique...les amateurs apprécieront.

La morale de l'histoire? Un vin ricain à 30$ la boutanche, vendu en ligne sur le site du vigneron (Bonny Doon). Bon, c'est pas faux, restent les frais de port à payer. Mais une bonne âme en partance pour l'Amérique pourra peut-être vous régler tout ça.




vendredi 8 janvier 2010

Mon verre à vin c'est un AROM'UP tout simple



Et si on parlait plus simplement du vin? Les postures de petits coqs de certains sommeliers - et d'une tripotée de mes confrères - me rappellent souvent "les précieuses ridicules" du grand Molière. Mais en beaucoup moins bien.

Or, quand on cause de vin, on parle souvent de verres. 

Que les choses soient claires : un verre en cristal soufflé à la bouche, c'est toujours un bel objet. Mais je n'aime jamais trop rejouer la scène du film "L'homme qui rétrécit" avec, à la main, l'uns de ces mastodontes de 80 cm de haut, dans lequel on pourrait vider jusqu'à la dernière goutte un Mathusalem de vin (6 litres)...

Certes, les verres autrichiens Riedel sont magnifiques, y a pas à tortiller. Mais pour mettre la main sur les verres des séries les plus intéressantes (genre Vinum extrême), il faut aussi la mettre à la poche : plus de 30 euros pièce. Ca calme tout de suite lorsqu'il faut en acheter 6. Et oui, vous n'allez tout de même pas faire "tourner" parmi vos amis votre unique Riedel comme un vulgaire joint? On n'y pense même pas.

La solution? Bien sûr qu'elle existe.

Vous êtes nombreux à me demander dans quel(s) verre(s) je déguste. Eh bien je vais vous le dire et ça va remettre quelques pendules à l'heure : je travaille avec de simples verres Arom'up de Chef&Sommelier. De chez Arc International, exactement. Et ma foi cela suffit amplement. J'ai bien dit amplement.

J'avoue un faible pour l'Arom'up "fruity 35cl", fin, très polyvalent (tant pour les blancs - sa spécialité - que pour les rouges légers, comme je l'ai vérifié), hyper solide, transparent, visuellement très classe. L'affaire va chercher dans les 29,20€ les 4. Mais pourquoi diable dépenser plus? A la clé, on a plus de sous pour acheter une carafe (franchement pas bête) et s'offrir des chopines (encore moins bête)...

Bien vu : ce verre s'achète en ligne au lien qui suit...
http://www.latabledarc.com/boutique/liste_produits.cfm?type=236&code_lg=lg_fr&num=13










mercredi 23 décembre 2009

QUAND LE BOULANGER NOUS ROULE DANS LA FARINE...








Les fêtes approchent, le pain sera en vue sur nos tables. Mais de quel pain parle-t-on au juste? Voici le résultat de mon enquête parue dans le magazine GaultMillau de novembre-décembre.





Symbole d’art de vivre à la française, la baguette est aussi un business très rentable. Au secours ! Au fournil, la malbouffe gagne du terrain, les renoncements assaisonnent le pain à toutes les sauces. Mais où est passé le bon pain ? Révélations croustillantes.



Trois heures du matin. Paris dort encore à poings fermés mais une irrésistible odeur s’échappe du fournil de Christophe Vasseur, rue Yves Toudic, à tire d’aile du Canal Saint-Martin. Des idées, cet artisan n’en manque pas. A 30 ans, après une école de commerce, il se rend vite compte qu’il perd sa vie à la gagner. C’est décidé, après son CAP en boulangerie, il troquera son costume-cravate contre un tablier de mitron. La petite boulangerie « Du pain et des idées » ouvre dans la foulée en 1997. Le manque de personnel, problème récurrent en boulangerie ? Connaît pas. Christophe a concocté un astucieux système de stages pour attirer les plus motivés. Sam Young, la talentueuse responsable de l’équipe de nuit est, du reste, japonaise. Sa petite équipe s’active en silence. Attention : c’est le moment du frasage (mélange les ingrédients). Une évidence : l’incorporation du levain – bien plus subtil que de simples levures industrielles – demande précision et doigté dans les durées et températures de fabrication. Ensuite, pointage – durée pendant laquelle la pâte lève -, pétrissage, division, détente, façonnage, apprêt, grignage (scarification), cuisson et le tour sera joué. Cinq heures : petite pause après deux petits tours de pétrin, juste avant d’enfourner viennoiseries, miches et baguettes qui font la réputation de cette boulangerie d’exception. Sept heures, la boutique ouvre ses portes. Dans les minutes qui suivent, la file d’attente des clients s’allonge déjà. Le bon pain fait encore recette.

Officiellement, les instances représentatives de la filière boulangère et minotière se frottent les mains, tout va bien merci ! Enrayée, la vertigineuse chute de la consommation de pain depuis le début du siècle (900 gr. par jour et par personne en 1900 contre 140 gr. en 2009). Eradiquée, la standardisation du goût avec le lancement de la « baguette de tradition française », en 1993 ! Penchons-nous pieusement sur le message de Jean-Pierre Crouzet, patron de la CNBPF, Confédération Nationale de la Boulangerie-Pâtisserie Française : « Vous trouvez dans plus de 35 000 points de vente (32.600 boulangeries, Ndlr), encore chaud, le pain qui a été pétri, façonné et cuit pendant plusieurs heures dans le fournil. Sans surgélation, ni réchauffage. Cette fraîcheur et cette transparence, seul votre boulanger-pâtissier peut vous l’offrir ».

Le seul hic : la réalité réduit trop souvent en miettes cette image idyllique à la Pagnol. Sincère, inventif, le président Crouzet fait pourtant preuve d’une vraie pugnacité depuis son arrivée en 1998. Mais le poids des forces économiques en jeu est tel que la filière du pain n’a pu résister à la progression, incontestable, de la malbouffe dans le pays. Pour bien comprendre, reprenons un à un les arguments de la CNBPF. La filière a bien réussi à stopper dans les années 1990 la chute de la consommation de pain dont la qualité s’était scandaleusement dégradée depuis l’après-guerre. Mais à quel prix ? En 1985, tous types de pains confondus, 92% des produits de boulangerie étaient frais…contre seulement 18% en 2007. Les parts du surgelé (cru ou, encore pire, précuit) ont, sur la même période, littéralement explosé (+1050% en 22 ans, source FEBPF). Sidérant.

La « baguette de tradition française », n’est-ce pas, en revanche, une grande réussite ? Son cahier des charges de production, établi en 1993 (décret 93-1074 du 13 sept. 1993), a de vrais atouts pour l’amateur de pain de qualité : congélation interdite, composition sans additifs – et notamment l’acide ascorbique, accusé de dénaturer le goût -, exigence d’un long « pointage », fabrication sur lieu de vente. Sur le papier tout est parfait. Seulement voilà, dans les faits, 16 ans après son laborieux démarrage, l’excellente baguette de tradition française peine à s’imposer et ne se taille que 18% du marché. Plus de 75% du pain vendu en 2009 est à proprement parler du « pain courant français ». En clair, un pain d’une attristante médiocrité, bien souvent. Son élaboration permet de nombreuses dérives, parfaitement légales, du reste. Sur la liste longue comme un jour sans pain des 106 additifs alimentaires autorisés dans l’Union européenne, 14 d’entre eux peuvent être utilisés dans son élaboration (E300, 301, 302, 304, 322, 471, 270, 325, 326, 327, 260 à 263).

Le seul intérêt du « pain courant français » ? Il est rentable. Très rentable. Démonstration : sur 82 centimes que nous payons en moyenne cette baguette de pain ordinaire, la matière première représente entre 12 et 20 centimes, l’énergie 3,2 centimes, le loyer du boulanger 3,2 centimes, les autres charges fixes (impôts, emballage, honoraires, assurances, amortissements) 14 centimes. Reste la masse salariale et la marge : entre 40 et 50 centimes en moyenne, confortable, non ? Et lorsqu’on est industriel du pain, les coûts de production fondent comme neige au soleil. Surtout lorsqu’on se nomme Panavi.

Le grand public n’est pas censé connaître l’existence de cette entreprise discrète, créée en 1985. Pour la petite histoire, le plus gros boulanger français est…belge. Son credo : le surgelé. "Le marché européen des produits de boulangerie surgelée connaît une croissance de 5 à 10%", expliquait récemment Jean Vandemoortele, patron du Groupe multinational Vandemoortele spécialisé dans le business des margarines et huiles de cuisson. Valeur du rachat de Panavi par Vandemoortele en 2008 ? Top secret. Mais l’affaire n’a pas dû mettre Vandemoortele dans le pétrin puisque la montée en puissance du chiffre d’affaires de Panavi est digne d’un avion de chasse : 8,1 millions en 2001, 260 millions d’euros en 2008 ! Petit détail croustillant : selon nos informations, 70% des 17 millions de galettes des rois écoulées en France chaque année viennent également de chez Panavi.

Est-ce à dire que tous les pains fabriqués à grande échelle sont systématiquement synonymes de piètre qualité ? Certainement pas. La grande distribution sait élaborer, lorsqu’elle s’en donne les moyens, des pains forts en goût, dans le respect de l’environnement, à l’image de la « boule bio Carrefour », lancée dès 1994. Son cahier des charges de production contrôlée ? Vraiment rien à redire : levain bio, blé cultivé et conservé selon les règles de l'agriculture bio, mouture exclusivement à la meule de pierre pour conserver entier le germe de blé, eau de source, sel de Guérande, cuisson sur pierre dans un four à sole. De son côté, le Groupe Holder (Saint-Preux, Ladurée), propriétaire de la chaîne de boulangeries à l’enseigne Paul, y propose globalement une qualité assez honorable.

La vérité que la profession boulangère n’aime pas voir énoncée au grand jour, c’est celle ci : contrairement à ce qu’on pourrait penser, la garantie d’un bon pain n’est pas forcément meilleure en l’achetant chez notre « artisan » boulanger de quartier (62,7% du marché). Les consommateurs, sont, certes, défendus par la loi 98-045 du 25 mai 1998. Elle stipule que « ne peuvent utiliser l’appellation de Boulanger (…) les professionnels qui n’assurent pas eux-mêmes, à partir de matières premières choisies, le pétrissage de la pâte, sa fermentation et sa mise en forme ainsi que la cuisson du pain sur le lieu de vente au consommateur final ; les produits ne peuvent (…) être surgelés ou congelés ». Va pour la théorie. Mais contrôles et rappels à l’ordre de la DGCCRF sont curieusement rares.

Laisserait-on en haut lieu le marché du pain s’autoréguler ? Le colossal poids économique des acteurs majeurs de la filière n’est peut-être pas étranger à cette indifférence relative des pouvoirs de contrôle. A y regarder de plus près, derrière le marketing des marques phares de nos baguettes de pain se ne cache qu’un petit nombre de barons céréaliers qui tiennent le marché en Europe. En 2009, on peut être à la fois au four et au moulin. Qui ne connaît pas Banette ? La marque est détenue par une société détenue par Euromill, filiale de Champagne Céréales (1,8 milliard d’euros de CA en 2008). La célèbre Baguépi ? Le Groupe Soufflet, 1er meunier européen (2,7 milliards d’euros de CA en 2007) en est le discret propriétaire. Qui retrouve-t-on derrière la baguette Campaillette ? Les Grands Moulins de Paris, eux-mêmes détenus par le Groupe Nutrixo…également filiale du géant Champagne Céréales.

Traditionnellement discrets, les meuniers sont au cœur du système. Sans eux, pas de farine, pas de pain. Et pas d’argent non plus. Car bien souvent, ce sont eux qui cofinancent les boulangeries, un sujet délicat que la profession n’aime guère que l’on aborde. Selon nos sources, en moyenne, 15 à 20% du montant de l’investissement total nécessaire pour démarrer une boulangerie affiliée (350.000 euros en moyenne pour une création, 150.000 € minimum pour une reprise de boulangerie) est apporté directement par le meunier qui fournit tout clés en main : formation, aide technique et même quelques « tuyaux » sur les meilleures opportunités où implanter la boulangerie. En échange de quoi ? D’une utilisation exclusive des produits. Et voilà comment on mène subtilement mais sûrement un boulanger à la baguette. Alors, meunier, tu dors ? Dans le business juteux de la boulange, la concurrence fait rage 24 h sur 24.

Une chose est sûre : les industriels qui approvisionnent les boulangers ne connaissent pas vraiment la crise. A l’exemple de ce Groupe belge incontournable pour nombreux boulangers mais totalement inconnu du grand public, Puratos. On ne savait pas que tous ces produits étaient, au fond, tellement indispensables aux boulangers : émulsifiants, mélanges clés en mains pour pains spéciaux (comme la gamme « bake it easy », « Creaplus Mexicano », « Creaplus Provence »), levains déjà préparés (gamme O’Tentic new). L’image du boulanger qui prépare lui-même son levain, patiemment et avec amour, est sans doute ringarde. Mais enzymes et arômes sont, eux, sacrément tendance. L’alléchant catalogue le précise, ce sont des arômes « naturels identiques ». Décodage : de vrais arômes de synthèse (Directive 88/388/CEE), comme cet « arôme de croûte pour séduire davantage l'odorat des consommateurs »…Musique maestro ! Avec la gamme de levains déshydratés et adjuvants aux doux noms de « Tosca pw45 », « Othello pr200 », « Norma » ou « Traviata pr80 » « soft r Cashmere », « Alpaga », « Cotton », ou « Angora ». Franchement, comment faisait-on avant Puratos ?

Pour dénicher pains, viennoiseries et gâteaux déjà préparés, les boulangers sont tout aussi friands des produits proposés par « Coup de pâtes ». Cette entreprise installée en banlieue parisienne a enregistré un bond de 40% de son chiffre d’affaires en 6 ans. Après ça, on ne pourra plus dire que les boulangers ont tous retrouvé le goût du travail à l’ancienne…

La boulange n’a pas su échapper à ce mouvement de fond qui touche tous les autres métiers de bouche. Le règne du prêt à cuire, du semi préparé, du « clé en mains » s’appuie sur une dramatique pénurie de personnel mais fait aussi sacrément gonfler la marge commerciale. A y perdre à son âme, le boulanger peut aussi y gagner sa croûte très confortablement. Selon plusieurs sources qui tiennent à rester anonymes, un boulanger peut alors escompter un salaire mensuel de 6.000 euros par mois ce à quoi s’ajoute une « gratte » de 30.000 euros environ en fin d’année. Des chiffres que le président de la CNBPF n’a pas démentis.
« Boulangers, ne laissez pas tomber le pain français ! » écrivait au printemps Steven Kaplan, dans les colonnes du quotidien Le Monde. Cet américain à Paris, professeur d’université à la prestigieuse Cornell University (New York), est considéré comme l’un des plus fins connaisseurs de la filière. « Où en est-on aujourd'hui ? Interroge-t-il. Sur le plan de la qualité, le bilan est mitigé. (…) 75 % des français (y compris beaucoup trop de restaurateurs, véritable honte !) se contentent de la baguette blanche, souvent lessivée, dénaturée, insipide. « Démission morale » et « professionnelle » : pas de doute, les boulangers se sont laissés abuser par l’industrie sans sourciller.

Et nous avec. Ou donc notre boulanger s’approvisionne-t-il, comment travaille-t-il ? Interrogeons-le, c’est notre devoir. Au restaurant, le pain qui nous est servi est indigne ? Refusons-le. Le boulanger utilise des mélanges clés en mains ? C’est son devoir de chercher à savoir leur composition exacte. Exhausteurs de goût – dont le sel -, conservateurs, arômes de synthèse et autres volumateurs sont autant de cache-misère néfastes pour la santé humaine.

A commencer par celle des enfants. Dans les cantines scolaires, le pain dit « de tradition française » devrait être la règle. Nous acceptons pourtant d’y servir un « pain courant français » objectivement effroyable dont le destin majeur est de finir à la poubelle après le service ? Seules quelques initiatives ont vu le jour, à l’exemple de ce qui est mené en région Poitou-Charentes. L’opération « Pains filous » (des pains de qualité supérieure fourrés au chocolat) ne se cantonne néanmoins qu’au goûter…A quand une vraie prise de conscience des intendants scolaires dans le pays ? Le dogme du « moins disant » si cher aux gestionnaires a déjà détourné les enfants de la culture du bon pain.

Mais le pire dans cette affaire est que nous, consommateurs, avons renoncé à croquer dans une baguette avec joie. Un comble au pays du pain. Ce pain-là que nous acceptons sans brocher, est mou, sans fierté, ne se croque pas, ne se mâche pas. Ou est passé le plaisir ? Où est la sensualité d’une croûte bien dorée, chantante, accueillante ? Où est le bonheur d’une mie confortable et goûteuse ?
Du pain sur la planche. On ne naît pas boulanger, on le devient. Reste à savoir comment car pour attirer les jeunes recrues – une denrée de plus en plus rare -, le référentiel des connaissances indispensables à l’obtention des diplômes a été raboté, à l’image du CAP de cuisine. De trop nombreux jeunes se forment au métier (CAP, Brevet Pro) par dépit, sans l’indispensable passion chevillée au corps. Le résultat est consternant : sur 10 titulaires d’un CAP de boulanger, près de 7 jeunes abandonnent le métier dans la foulée. Un système d’autant plus pervers qu’après 21 ans, sans autre diplôme, la loi ne permet pas, en revanche, de passer un CAP dans un centre de formation des apprentis (CFA). La solution ? Débourser 7000 euros en moyenne dans un centre de formation pour adultes. Une démarche qui n’attire logiquement pas grand monde – 400 personnes par an – même si ce chiffre est en augmentation.

Quand le boulanger se rebiffe. Les boulangers qui refusent de rentrer dans le rang sont plus nombreux à l’image de la réussite exemplaire de Bernard Ganachaud et ses flûtes Gana. Plusieurs minotiers également résistent à la médiocrité à l’exemple des remarquables moulins Decollogne-Lecocq, installés à Precy sur Marne. Car pour faire du bon pain, la qualité de la farine est capitale. Installé à proximité de Rennes, Nicolas Supiot en est d’autant plus convaincu qu’il est devenu un paysan-boulanger, du reste certifié bio (label Nature et progrès). Il ne conçoit son métier sans avoir un contrôle total sur la qualité de ses farines de blé tendre (l’autre nom du froment). Alors que les minotiers évacuent germe et assise protéique du blé pour des raisons pratiques, lui les conserve, valeur nutritive oblige. Autre sujet de discorde : le gluten, substance qui peut provoquer des intolérances alimentaires sérieuses en attaquant les muqueuses digestives. Dans la farine, cette protéine naturelle permet d’enfermer dans le pain beaucoup de gaz et d’eau. Explication : lors du pétrissage, le gaz carbonique cherche naturellement à s’échapper mais il est retenu par la matière élastique du gluten. Dès lors, une farine riche en gluten accélère l’élaboration du pain. Une course à la vitesse et à la rentabilité qui a déjà sérieusement entamé la plus fameuse des exceptions culturelles françaises : le bon pain.

Thomas Bravo-Maza